Date de publication:2026-09-04 10:09:02
Grand lecteur de romans, j’ai toujours apprécié Jiang Nan. Je connais presque par cœur ses œuvres comme Dragon Raja ou la série Kyushu. En revanche, La jeunesse de ce moment‑là, ouvrage au cœur de cet article, est l’une des rares œuvres de cet auteur que je n’ai pas lues. Avocat spécialisé en propriété intellectuelle, j’ai suivi de près le procès opposant Jiang Nan au célèbre écrivain Jin Yong au sujet de La jeunesse de ce moment‑là. Connue sous le nom de « première affaire de fan‑fiction en droit d’auteur », l’affaire Cha Liang‑yong (Jin Yong) c. Yang Zhi (Jiang Nan) pour contrefaçon du droit d’auteur et concurrence déloyale s’est déroulée sur sept ans en première et deuxième instance et a suscité une grande attention publique. Les deux juridictions ont rendu des raisonnements très différents. Interrogé par ces jugements, j’ai étudié les décisions et formule mes réflexions dans cet article.
La fan‑fiction désigne des œuvres de création secondaire fondées sur des personnages, des intrigues, des décors et d’autres éléments issus de romans, animations, films, séries ou jeux vidéo préexistants. Ce phénomène est très répandu dans la littérature numérique contemporaine. Quand un roman en ligne rencontre un immense succès, de nombreuses œuvres dérivées réutilisent ses personnages, ses systèmes d’entraînement et d’autres composants, produisant presque à la chaîne de nouvelles créations. Les arcs narratifs que les lecteurs espéraient voir dans l’œuvre originale peuvent prendre forme dans ces productions secondaires. D’après ma pratique professionnelle, les auteurs de romans numériques célèbres ont des positions contrastées vis‑à‑vis de la fan‑fiction : certains donnent explicitement des pistes aux auteurs de fan‑fiction et autorisent la création secondaire dans des limites raisonnables ; d’autres déposent des signalements ou critiquent publiquement ces œuvres. Sur le plan commercial, la fan‑fiction peut élargir la diffusion et la popularité de l’œuvre originale. Sur le plan du droit d’auteur, en revanche, des questions fondamentales demeurent : où se situe la frontière juridique de la fan‑fiction ? Les noms, personnalités et relations des personnages détachés des intrigues concrètes appartiennent‑ils aux « idées » non protégées ou aux « expressions » protégées ?
Cet article analyse l’affaire emblématique Cha Liang‑yong c. Yang Zhi pour explorer ces problématiques.
I. Faits de l’affaire et résultats des deux instances : mêmes faits, deux conceptions divergentes
Les quatre grands romans de Jin Yong, La légende du héros condor, Le vagabond riant, Demi‑dieux et demi‑démons et Le retour du héros condor, ont été publiés en Chine continentale par les éditions Sanlian en mai 1994. Réédités à de multiples reprises, ils ont été intégrés dans des manuels scolaires de Chine continentale, de Hong‑Kong et de l’étranger et adaptés en de nombreux films et séries ; leurs personnages sont connus de tous. Le défendeur Yang Zhi, sous le pseudonyme de Jiang Nan, a écrit La jeunesse de ce moment‑là. Il a transplanté des dizaines de personnages créés par Jin Yong — Guo Jing, Huang Rong, Yang Kang, Mu Nianci, Qiao Feng, Kang Min, Linghu Chong, entre autres — dans une université fictive pour raconter des histoires étudiantes entièrement originales. Publié pour la première fois en 2002, l’ouvrage a connu cinq éditions et dépassé le million d’exemplaires vendus. Jin Yong a engagé la procédure en 2016 en invoquant une violation du droit d’adaptation, du droit à la paternité, du droit à l’intégrité de l’œuvre et un « droit d’exploitation commerciale des personnages », ainsi qu’une concurrence déloyale, et a réclamé des dommages‑intérêts de cinq millions de yuans. Cha Liang‑yong est décédé au cours de l’appel ; son héritier Lin a poursuivi la procédure.

Il convient de souligner que toute la divergence entre les deux jugements porte exclusivement sur le droit d’auteur. Sur des éléments de fait identiques, la première instance a écarté la contrefaçon tandis que la seconde l’a retenue. Ce fossé illustre la flexibilité d’application de la dichotomie idée‑expression dans l’évaluation des personnages littéraires.
II. La controverse tient au degré de granularité de la comparaison
Le principe fondamental du droit d’auteur est de protéger l’expression, non les idées. À mon sens, l’opposition entre les deux jugements dépend du degré de décomposition et de comparaison des éléments liés aux personnages retenu par la juridiction.
(A) La méthode de décomposition par éléments de la première instance
Le tribunal de première instance a décomposé les personnages en composants distincts : noms, relations, traits de caractère. Il a estimé que des noms nus (par exemple le nom à deux caractères « Guo Jing »), des étiquettes de personnalité archétypales (honnête et gauche, espiègle et vif d’esprit) et des liens affectifs basiques (Guo Jing et Huang‑Rong en tant que couple) correspondent à des procédés littéraires conventionnels qui fonctionnent avant tout comme des symboles d’identification. Il n’existe pas de ressemblance substantielle ; La jeunesse de ce moment‑là est une création originale autonome et non une adaptation. Ce raisonnement s’inspire largement de l’article du professeur Wang Qian : Premières réflexions sur la contrefaçon du droit d’auteur par la fan‑fiction.
(B) La méthode de comparaison holistique de la deuxième instance
Au lieu d’isoler des noms ou des relations individuelles, la cour d’appel a analysé l’ensemble intégré de plus de soixante personnages. Elle a jugé que ce casting, richement décrit et doté d’une cohérence logique interne, dépasse le champ des idées abstraites et mérite la protection en tant qu’expression.
(C) Remarque de l’auteur
Le tribunal de première instance a vu des perles séparées ; la cour d’appel a vu un collier complet assemblé. Les mêmes composants peuvent être des idées quand ils sont isolés et devenir une expression quand ils sont assemblés. Les deux méthodes ont une validité intrinsèque ; la vraie difficulté est de tracer la frontière entre éléments séparés et une unité intégrée. Je penche pour le raisonnement holistique de la cour d’appel. L’originalité littéraire réside précisément dans l’interaction organique des noms, tempéraments, relations et décors fictifs. Si les tribunaux décomposent les œuvres jusqu’à leurs unités minimales, presque chaque caractéristique risque d’être reléguée au domaine public, contrecarrant l’objectif du droit d’auteur de récompenser le travail créatif. Néanmoins, l’analyse holistique ne doit pas être détournée. Les juridictions doivent vérifier que les personnages bénéficient d’une « description suffisamment concrète et détaillée » et sont liés à des intrigues spécifiques avant de retenir la contrefaçon au seul motif de la présence de nombreux noms communs. Ce critère limitatif — « décrits de manière suffisante et concrète » — définit le seuil doctrinal essentiel pour les affaires analogues à venir.
III. Les personnages littéraires sont protégés avec l’œuvre, non en tant que droits autonomes
Cette affaire délivre un enseignement important aux créateurs contemporains : les personnages littéraires ne peuvent pas constituer un objet autonome de droit d’auteur. Les deux juridictions ont rejeté le prétendu « droit d’exploitation commerciale des personnages » en tant que droit indépendant. Aucun droit statutaire de ce type n’existe ; les personnages littéraires textuels n’ont pas la tangibilité visuelle des personnages graphiques ou cinématographiques, de sorte que ce droit invoqué manque de fondement juridique.
Le refus de reconnaître des droits autonomes sur les personnages ne signifie pas qu’ils sont dépourvus de toute protection. La protection dépend de l’originalité et du degré de concrétude. Des noms nus ou des personnalités archétypales (origines mongoles, honnêteté simple) relèvent des idées ou du domaine public ouvert à tous les écrivains. À l’inverse, des personnages pleinement construits et intégrés à l’intrigue — surtout des ensembles cohérents de personnages — peuvent manifester une originalité et bénéficier de la protection en tant qu’expression au sein de l’œuvre originale.
L’analyse de la protection des personnages n’est pas un test binaire oui‑non ; elle impose une appréciation au cas par cas du degré d’élaboration du personnage. La cour d’appel n’a pas protégé le simple nom « Guo Jing » ; elle a protégé l’ensemble des expressions de personnages vivamment décrits qui ont été systématiquement appropriés dans La jeunesse de ce moment‑là.
IV. Double voie de recours : droit d’auteur et loi sur la concurrence déloyale
Il est remarquable que les deux juridictions aient appliqué l’article 2, clause générale, de la loi sur la concurrence déloyale. Même en écartant la contrefaçon du droit d’auteur, le tribunal de première instance a retenu la concurrence déloyale. Des magistrats de la chambre civile III de la Cour populaire suprême ont précisé que la clause générale joue un rôle complémentaire vis‑à‑vis des règles spéciales de propriété intellectuelle. Elle offre une réparation quand certains éléments de l’œuvre (par exemple des noms de personnages) échappent au champ du droit d’auteur mais possèdent une valeur commerciale importante détournée indûment par des tiers.
Trois conditions, établies dans l’affaire célèbre Société des denrées alimentaires du Shandong ((2009) Min Shen Zi n° 1065), régissent l’application de cette clause générale : (1) aucune disposition légale spécifique ne régit le comportement ; (2) le titulaire subit un préjudice réel à ses intérêts légitimes ; (3) le comportement viole les principes de bonne foi et les normes éthiques commerciales admises et est donc répréhensible.
Le tribunal a constaté que Yang Zhi avait tiré profit du prestige commercial de Jin Yong pour attirer un grand nombre de lecteurs, s’appropriant des opportunités de marché que Jin Yong aurait pu exploiter. Le sous‑titre original « Les aventures étudiantes du héros condor » constituait une appropriation opportuniste manifeste, apportant des indices de mauvaise foi et justifiant la responsabilité pour concurrence déloyale. Un cadre clair de recours se dessine ainsi : engager des actions en droit d’auteur quand l’expression mérite cette protection ; invoquer la loi sur la concurrence déloyale comme filet de sécurité pour des éléments à valeur commerciale détournés de mauvaise foi. Les tribunaux doivent faire preuve de retenue dans l’application de la clause générale ; quand des règles spéciales régissent déjà exhaustivement une situation, l’abus de cette disposition supplétive risque de perturber indûment la libre concurrence sur le marché.
V. L’équilibre des intérêts derrière le refus de l’ordonnance d’arrêt
Bien qu’elle ait retenu la contrefaçon du droit d’auteur, la cour d’appel a refusé d’ordonner le retrait du livre du marché et a imposé à la place l’obligation de verser 30 % des droits d’auteur des rééditions futures. J’estime que ce résultat est conforme aux objectifs législatifs du droit d’auteur et illustre un tournant moderne : on ne délivre plus automatiquement des mesures injonctives, on procède à une analyse d’équilibre des intérêts.
Le droit d’auteur vise à la fois à préserver les droits des créateurs et à encourager la création et la diffusion au profit du progrès culturel et scientifique de la société. Les réparations en cas de contrefaçon du droit d’auteur comprennent habituellement l’ordonnance de cessation de l’acte illicite, des dommages‑intérêts, des excuses publiques et la rectification des effets préjudiciables. Des dommages‑intérêts punitifs s’appliquent dans les cas de contrefaçon grave.
Le tribunal de première instance avait ordonné l’arrêt de la publication et la destruction des stocks. La cour d’appel a rejeté l’ordonnance de cessation et a opté pour une compensation fondée sur les droits d’auteur des prochaines éditions. Les juges ont raisonné que La jeunesse de ce moment‑là (roman de jeunesse étudiant) et les romans d’arts martiaux de Jin Yong s’adressent à des publics différents et peuvent coexister culturellement. Une interdiction totale gaspillerait des biens culturels achevés et ignorerait la diversité des demandes des lecteurs. L’ordonnance de cessation n’est pas obligatoire après la constatation d’une contrefaçon. Quand l’exploitation continue génère des bénéfices sociaux plus importants et que l’indemnité pécuniaire peut compenser intégralement le titulaire du droit, les juridictions peuvent raisonnablement s’abstenir de prononcer des ordonnances d’arrêt. Pour l’écosystème de la fan‑fiction, cela constitue un signal de tolérance judiciaire mesurée vis‑à‑vis de la création secondaire.
VI. Conseils pratiques aux créateurs
La fan‑fiction et les œuvres de création secondaire prolifèrent au sein des communautés de littérature numérique, s’inspirant de romans, séries télévisées et animations populaires. Même quand les auteurs originaux n’ont pas explicitement interdit les œuvres dérivées, les créateurs secondaires doivent garder à l’esprit ces recommandations pratiques :
Évitez de transplanter systématiquement des ensembles établis de personnages. L’usage d’un ou deux noms archétypaux isolés comporte peu de risques. L’importation massive de tout le casting, des personnalités et des réseaux de relations d’une œuvre originale, conçue pour provoquer la reconnaissance du lecteur, augmente fortement le risque juridique d’empiéter sur l’expression protégée.
Distinguez la création sans but lucratif de la publication commerciale. Les œuvres secondaires non lucratives qui apportent de nouvelles perspectives esthétiques et un dialogue constructif avec l’œuvre originale bénéficient d’une appréciation juridique plus bienveillante. Une publication commerciale de masse peut facilement dépasser les limites acceptables et engager la responsabilité pour concurrence déloyale.
Évitez les tactiques marketing parasitaires. Utiliser directement la renommée de l’œuvre originale pour promouvoir des œuvres dérivées (par exemple au moyen de sous‑titres suggestifs) constitue une preuve puissante d’intention opportuniste.
L’autorisation préalable est la voie la plus sûre. Le jugement d’appel rappelle qu’obtenir l’accord des auteurs originaux permet des rééditions légales, satisfait la diversité des attentes des lecteurs et favorise l’épanouissement culturel. Les licences préalables permettent des résultats gagnant‑gagnant et atténuent les risques juridiques.
Conclusion
De l’absence de contrefaçon en première instance grâce à l’analyse décomposée des éléments, à la constatation de contrefaçon en deuxième instance par l’analyse holistique de l’œuvre, l’« première affaire de fan‑fiction », instruite sur sept ans, affine les frontières juridiques de la protection du droit d’auteur des personnages littéraires. Les noms isolés ne sont que des signes ; les ensembles de personnages élaborés de manière systématique et riche méritent la protection en tant qu’expression. La décision respecte les intérêts légitimes des auteurs originaux sur leur production créative, tandis que sa réparation souple — pas d’interdiction de publication plus compensation pécuniaire pour les prochaines éditions — préserve une marge de manœuvre pour la création secondaire. En l’absence de dispositions légales spécifiques consacrées à la fan‑fiction, cette affaire fournit une jurisprudence très pertinente : réaliser une évaluation de la ressemblance substantielle, mobiliser la loi sur la concurrence déloyale comme recours complémentaire et appliquer des critères d’équilibre des intérêts pour définir les réparations.
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